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Anne Philipe : Le temps d'un soupir ( 1969)
Tu étais à tout
jamais immobile, j'étais pour un temps encore en mouvement.
La mort nous séparait pour l'éternité.
Je voudrais marcher,
ne jamais m'arrêter. Ainsi seulement la vie me paraît
possible. J'aimais notre pas accordé, c'était la plus belle
réalité du monde. Où vais-je aujourd'hui, car marcher, ce
n'est pas seulement mettre un pied devant l'autre. Où est
mon but ? J'obéis aux ordres d'urgence : vivre, et faire
vivre. C'est presque facile et c'est ainsi seulement en
ramenant les choses à leur base que je puis accomplir ce qui
est à faire.
Faut-il accepter un
futur dont tu es absent ?
Je marche dans les jardins du Luxembourg. Je suis les mêmes
chemins qu'il y a deux ans. Il était tôt alors. Les chaises
étaient abandonnées. Quelques écoliers passaient rapidement.
Le jet d'eau s'élançait dans la lumière perlée du matin car
il ne pleuvait pas comme aujourd'hui, bien que l'année
déclinât vers l'hiver. C'était la mort pour cette feuille
que le vent chassait et pour celles sur lesquelles je posais
les pieds. D'autres repousseraient. Mais, pouvais-je
admettre que des hommes naissent quand tu mourais ? Je
tournais et retournais dans les sentiers connus et aimés.
Chaque arbre se dressait comme un barreau. Je disais tout ce
que nous ne nous dirions jamais. Je respirais lentement à
pleins poumons. Je n'osais m'asseoir, l'arrêt me faisait
peur. Je marchais comme si j'allais sans fin à travers le
monde. Je respirais comme on boit après une course. Je ne
cherchais aucune solution puisque la solution existait. Elle
n'était pas supportable. Voilà tout
Jusque-là, je n'avais jamais été intéressée par la mort. Je
ne comptais pas avec elle. Seule la vie importait. La mort ?
Un rendez-vous inéluctable et éternellement manqué puisque
sa présence signifiait notre absence. Elle s'installe à
l'instant où nous cessons d'être. C'est elle ou nous. Nous
pouvons en toute conscience aller au-devant d'elle, mais
pouvons-nous la connaître, ne fût-ce que le temps d'un
éclair ? J'allais être à tout jamais séparée de qui j'aimais
le mieux au monde. Le "jamais plus" était à notre porte. Je
savais que nul lien, sauf mon amour, ne nous relierait . Si
certaines cellules plus subtiles que l'on appelle âme
continuent à exister, je me disais qu'elles ne pouvaient
être douées de mémoire et que notre séparation serait
éternelle. Je me répétais que la mort n'est rien, que seules
la peur, la souffrance physique et la douleur de quitter
ceux que l'on aime ou l'oeuvre entreprise rendent son
approche atroce et que cela te serait épargné. Mais ne plus
être présent au monde !
Je découvrais le malheur.
C'était trois
mauvais jours et la mort au bout, et d'ici là, le mensonge
entre nous.
Même endormi je n'osais te regarder avec le désespoir, la
folie qui m'animaient.
Je forçai mon regard au calme, je répétais devant toi,
inconscient, la comédie que j'allais te jouer et qui était
tout ce qui me restait de notre vie commune. Notre dernier
regard de couple, d'égal à égal, nous nous l'étions donné
pendant que l'infirmière te glissait sur le chariot.
Certains jours, je
me méfie de moi, je vis sur mes gardes. Je sais que le
vertige me guette. Il faut que je sois occupée sans cesse.
Je fais la fourmi. Défense de penser. Un but : atteindre
l'heure suivante, et ainsi, d'heure en heure, arriver à une
place qui ne soit pas cernée par le vide. Mais le mal est
parfois sournois. La matinée commence bien. J'ai appris à
mener une double vie. Je pense, je parle, je travaille et
dans le même temps, je reste occupée de toi, mais une
certaine distance rend ta présence douce, un peu floue comme
ces photos mal mises au point. A ces moments-là, je ne me
méfie pas, je me laisse désarmer, ma peine est sage comme un
coursier bien dressé. Soudain, en une seconde, je suis prise
en traître. Tu es là. Ta voix à mon oreille, ta main sur mon
épaule ou ton pas dans l'entrée. Je suis perdue. je ne puis
que rester bien repliée sur moi-même, et attendre que cela
passe.
Dans le corps immobile, la pensée s'emballe comme un avion
blessé s'abat en chandelle. Non, tu n'es pas ici, tu es
là-bas, dans le néant glacé. Qu'est-il arrivé ? A la faveur
de quelle mystérieuse association de pensée t'es-tu glissé
en moi ?
Je me bats avec toi et je demeure assez lucide pour
comprendre que c'est cela le plus monstrueux, mais à cet
instant précis, je ne suis pas assez forte pour te laisser
m'envahir. C'est toi ou moi. Le silence de la chambre hurle
davantage que la plus vive clameur. C'est le chaos dans la
tête, la panique dans le corps. Je nous regarde dans un
passé que je ne puis situer. Mon double se détache de moi et
refait ce que je faisais alors.
J'allais d'une pièce
à l'autre dans l'univers d e l'appartement, comme aurait
marché dans Paris ou New-York un être seul à savoir
l'imminence de la fin du monde. La fin du monde : ta mort.
Et dans le même temps, j'éprouvais à quel point le monde
allait continuer sans toi.
Après ta mort,
pendant des mois, j'ai fui le ciel. je l'ai retrouvé une
nuit d'été, le 28 août exactement. Je scrutais les étoiles,
j'en cherchais une que je découvris bientôt. Elle filait
d'ouest en est, seule et sage. Elle était née de la main et
de l'intelligence de l'homme, et s'appellait "Echo II".
C'est grâce à elle que je renouai avec la nuit. Ce soir-là,
je restai longtemps dehors à guetter son retour. Il me
semblait avoir remporté une victoire.
Il faut bien me
l'avouer pour la première fois il arrive que les souvenirs
m'envahissent ; je les appelle, je demande leur aide pour
vivre, je reviens vers moi et fouille le passé. Parfois, je
t'en veux d'être mort. Tu as déserté, tu m'as laissée. A
cause de toi, je ne supporte plus les ciels gris, les pluies
de novembre, les dernières feuilles d'or, les arbres noirs
et nus où je voyais une promesse de printemps. Je fuis les
aubes et les crépuscules, je m'éperonne pour regarder le
soleil et le clair de lune. J'étais légère et grave, je suis
lourde, je me traîne au lieu de m'élancer. Tout m'est
effort.
Je ne cherche plus ton visage nulle part. Pendant longtemps
tu surgissais de partout. Comment trouver un sentier, une
rue, un quai que nous n'avions pas connus ensemble ? Il
fallait fuir ou affronter seule chaque lieu. Dans la
multitude de la foule, dans la solitude d'un chemin de
forêt, je ne voyais que toi. ma raison refusait ces mirages,
mais mon coeur les cherchait. Tu étais absence et présence.
A chaque heure je me demandais comment il était possible non
pas que je vive mais simplement que mon coeur continuât de
battre après que le tien se fût arrêté. J'entendais parfois
dire que tu étais présent parmi nous. J'acquiesçais. A quoi
bon discuter ? Mais je me disais qu'il est facile pour
certains d'admettre la mort des autres. Cherchent-ils à se
rassurer sur leur propre éternité ?
Je t'ai trop aimé pour accepter que ton corps disparaisse et
proclamer que ton âme suffit et qu'elle vit. Et puis,
comment faire pour les séparer, pour dire : ceci est son âme
et ceci est son corps ? Ton sourire et ton regard, ta
démarche et ta voix étaient-ils matière ou esprit ? L'un et
l'autre, mais inséparables.
Nous parlons : ta
voix, ta pensée, les mots dont tu te sers pour l'exprimer me
sont les plus familiers du monde. Chacun de nous peut
terminer la phrase commencée par l'autre. Et tu es, et nous
sommes mystère. Le sourire de la Joconde en contient moins
que le plus quelconque de tes gestes. Il arrive, et ce sont
des instants privilégiés qui font croire à la perfection du
monde, que toute distance est abolie. Je me suis surprise,
alors, à souhaiter mourir afin que cette perfection demeure
à tout jamais. Mais il semble que l'on ne se suicide que
face à l'échec et que le bonheur nous porte à vivre. [...]
Tu fus mon plus beau lien avec la vie. Tu es devenu ma
connaissance de la mort. Quand elle viendra, je n'aurai pas
l'impression de te rejoindre, mais celle de suivre une route
familière, déjà connue de toi.
C'était donc cela
l'amour ? Etre prête à tout pour que tu vives et une heure
plus tard souhaiter ta mort. Je venais de supplier qu'on ne
te réveille pas. Où étaient le bien et le mal ?
L'innocence allait
être frappée. Et là non plus, je ne pouvais rien. La table
ronde avec ta place vide. Notre lit. Etait-ce là que tu
mourrais ? Qu'importait l'endroit ? Ce qui était monstrueux
c'est que tu doives mourir. J'allais être seule, je n'y
avais pas encore pensé. La solitude : ne pas voir, ne pas
être vue.
Nos gestes les plus
simples et les plus coutumiers aussi bien que les plus
intimes et les plus beaux remontaient à ma mémoire avec le
premier goût du plus jamais. Je savais tous ceux qui déjà
appartenaient au passé. Plus jamais tu ne poserais dans le
feu d e bois, ou tu ne prendrais les enfants sur tes
épaules. Mais je pouvais encore te regarder tourner les
pages d'un livre, me prendre la main, écrire une lettre.
Quand nous parlions
de la mort, nous pensions que le pire était de survivre à
l'autre ; je ne sais plus, je cherche et la réponse varie
suivant les jours. Quand je suis prise à la gorge par une
bouffée de printemps, quand je regarde vivre nos enfants,
chaque fois que je touche la beauté de la vie et que pendant
un instant j'en jouis sans penser à toi - car ton absence ne
dure pas davantage - je pense que de nous deux tu es le
sacrifié. Mais quand je suis engluée dans la peine, diminuée
par elle, humiliée, je me dis que nous avions raison et que
mourir n'est rien. Je me contredis sans cesse. Je veux et ne
veux plus souffrir de ton absence. Quand la douleur est par
trop inhumaine et apparaît sans fin possible, je veux être
apaisée, mais chaque fois que tu me laisses un peu de repos,
je refuse de perdre notre contact, de laisser nos derniers
jours et nos derniers regardss'estomper au profit d'une
certaine sérénité et d'un amour de la vie qui me reprend,
presque à mon insu. Et ainsi, sans me reposer jamais, sans
m'arrêter, j'oscille d'un point à l'autre avant de retrouver
un équilibre sans cesse menacé.
Il en sera longtemps ainsi. Je l'accepte. Mais parfois une
immense fatigue me prend, une terrible tentation m'envahit,
celle de me reposer, de mettre bas les armes. J'aime la
terre à ces moments-là et l'idée de me coucher en elle,
moitié marmotte, moitié statue, ne me fait pas peur. je ne
vois pas la pourriture qui m'obsède parfois, j'imagine une
désagrégation naturelle qui n'a rien d'effrayant.
Je savais aussi
qu'entre ta belle et brève destinée et une vie longue et
médiocre, tu n'aurais pas hésité. Mais pourquoi ce choix ?
Existe-t-il deux sortes d'hommes et appartenais-tu à celle
qui traverse la vie comme une étoile filante dans un ciel
d'été ?
Le vol d'Icare de
Breughel, plein de soleil, est l'expression même de la
solitude, non pas de l'égoïsme, mais de l'indifférence qui
isole les hommes les uns des autres. Il a sans doute raison
ce laboureur, de tracer son sillon pendant qu'Icare se tue.
Il faut que la vie continue, que le grain soit semé ou
récolté pendant que d'autres meurent. Mais on souhaiterait
qu'il lâche sa charrue et aille au secours de son prochain.
Je me trompe peut-être et sans doute ignore-t-il qu'un homme
se tue. Il est aussi inconscient que la mer et le ciel, que
les collines et les rochers. Icare meurt, non pas abandonné,
mais ignoré. Chacun de nous est comme ce laboureur. Chaque
fois que l'on sort, on passe à côté d'un désespoir, d'une
souffrance ignorée. On ne voit pas les regards implorants ,
ni les misères du corps et de l'âme ou du corps. Je suis
loin de mon prochain. Si j'en étais vraiment proche,
j'abandonnerais toujours, sans même y réfléchir ce que je
suis occupée à faire, pour aller vers lui.
Mais tu dormais
profondément au petit matin tandis qu'éveillée, je vivais
l'heure de ma plus grande faiblesse. Désespoir de ce qui
était, désespoir de ce qui serait. Je ne pouvais ni perdre
conscience ni me résoudre à quitter notre lit. Le seul point
lumineux étaient tes cheveux que je distinguais sur
l'oreiller blanc et ton corps que je savais être là. Je
sentais ta chaleur. Je l'ai sentie le matin de ta mort. Tu
reposais calmement, pendant que la maladie préparait sa
dernière attaque. Quand j'ai refermé la porte de notre
chambre, je ne savais pas que je venais de te voir pour la
dernière fois. Avant midi, on parlerait de toi à
l'imparfait. Il aimait, il voulait, il travaillait, il
craignait. Imparfait : verbe de la mort. Je ne sais qui, des
médecins, des amis accourus ou de moi, l'a employé le
premier. Peut-être est-ce moi qui ai dit : "Je savais".
Chaque fois que j'entends mes enfants réciter le verbe être
à tous les temps de l'indicatif, je pense à cette
démarcation définitive que l'imparfait a, pour moi, un
certain matin, signifié. Il ETAIT, sous-entendu, il ne sera
plus jamais. Fini. Terminé. Tapez-vous la tête contre les
murs, hurlez, restez pétrifié, agissez comme si de rien
n'était, mordez, priez, révoltez-vous, acceptez, vous ne
changerez rien : il était, donc il n'est plus. Le monde
entier et vous-même avez le droit, l'obligation de parler de
lui à l'imparfait. Vous venez de commencer à user de la
conjugaison qui, désormais, sera la sienne.
Il n'était plus nécessaire de parler bas pour ne pas te
réveiller. Tu commençais ton absence au monde. J'étais
seule. Peut-être ne savais-je pas encore combien il serait
insensé non pas d'être seule, mais de ne plus être avec toi.
Depuis que je t'avais vu endormi sur le chariot de la
clinique, une pensée plus forte que les autres avait motivé
mes actes : qu'il ne souffre pas, qu'il ne sache pas. Mon
rôle était fini. J'avais accompli cette mission sans gloire.
Toi, dont la lucidité était une des plus belles qualités, tu
avais été au-devant de la mort comme un enfant.
Je me répétais : il
est mort, il est mort, tu es mort. Il fallait
qu'immédiatement, je prononce ces mots-là, que je m'en
imprègne à jamais, sinon j'allais fuir, tourner le dos,
essayer de nier et ce refus ne mènerait qu'à des impasses.
Une armée d'aiguilles attaquaient ma peau du dedans, je
n'étais qu'un cri.
Il m'arrive d'être
habituée à ton absence. Je ne me réveile plus avec cette
vrille dans le corps, ni cette sirène aigue dans la tête qui
s'enfonçait au plus profond de mon sommeil et qui chaque
matin m'annonçaient et me répétaient la nouvelle de ta mort.
Le travail de la vie
continue cependant à se faire en moi. je le sais, je le
veux, mais ce que je perçois le plus clairement c'est la
grisaille des jours et l'effort pour adhérer au monde alors
que souvent le coeur choisit de se mettre en retrait. Je
suis toujours à la merci du vertige. Quand je sors le soir,
je laisse la lampe allumée. A l'heure du retour, je vois sa
lueur derrière les rideaux et je souris de mes ruses
inefficaces, car dès que je pousse la porte, je reçois la
solitude en plein visage. J'ouvre et je ferme les placards,
je remue les flacons, je tourne les robinets mais je
n'entends que le silence de ton absence. Je l'écoute, il ne
me fait pas peur, il me fascine.
Je t'appelle et je
me jette dans le passé pour ne pas te perdre. Seule dans
notre chambre, je reste de longs momemnts à fixer les lieux
où tu préférais te teniret les objets que tu aimais toucher,
je cherche ton empreinte, je te tire de l'ombre et peu à peu
tu reviens.
Les gestes
quotidiens devenaient des rites, rien ne se passait, nous
étions simplement heureux et heureux de l'être. Le bonheur
nous pénétrait comme une odeur, nous l'oubliions parfois
tant nous étions privilégiés. Est-ce que l'oiseau sait qu'il
est heureux de voler ?
C'est que je t'auarais
voulu sans cercueil, seul au pied d'un de nos arbres, là où
nous aimions nous promener. Pourquoi nos rites de la mort
sont-ils aussi lugubres ? Les funérailles sur les bords du
Gange ne suppriment pas la peine qui est affaire de chacun,
mais elles ne cherchent pas à l'exprimer du dehors. Je
voulais que nos enfants gardent de toi une idée lumineuse et
que jamais ils ne soient effleurés par cette idée de
putréfaction de ta chair qui m'avait poursuivie pendant des
mois.
Je remonte le cours
de la vie et te découvre à un âge auquel je ne t'ai pas
connu. J'essaie de faire se rejoindre les images qu'ils me
donnent et celles de tes vingt ans et ainsi de parfaire ma
connaissance de toi.
Je suis seule à
connaître mes échecs et mes victoires. Parfois, je me sens
avancer, je suis bien en moi-même, mais tout d'un coup, il
ne reste rien, ni colonne vertébrale, ni chair, un acide a
tout dilué, le fil est coupé, je suis une petite tache
informe où quelques nerfs se contractent en vain.
Inutile de lutter pied à pied, il faut faire une manoeuvre
de diversion, ce qu'on appelle se distraire et qui
d'habitude me fait horreur. Je pars et je marche, sans
penser à rien, en fuite devant moi-même.
J'aurais donné tout
au monde, je dis bien tout, pour te voir surgir, vivant, me
promener avec toi sur la colline ainsi que nous avions
l'habitude de le faire, ou rester immobiles à regarder la
mer.. Dix minutes pas plus et puis la mort, la torture,
n'importe quoi, mais te revoir.
Pour la première fois de ma vie, je voulais l'impossible.
Plus tard, un de mes enfants me demanda : "Toi qui peux
tout, fais qu'il revienne un jour, rien qu'un jour ; on fera
une fête, on sera sage. Il verra qu'on est heureux". Je dus
expliquer mon impuissance, et je compris que mon enfant
avait découvert le sens du jamais plus et que,sans doute,
come moi, il ne pouvait s'y résoudre.
C'est à l'instant où
j'ai posé le pied sur le quai de la gare à Paris, la gare
qui était celle de nos retours de vacances [...], c'est à
cette seconde-là, quand mon corps était en équilibre entre
le marchepied et le quai et qu'il a penché vers celui-ci,
que j'ai réalisé d'un seul coup - précis, glacé, comme un
couperet - ce qu'allait être la solitude.
J'ai connu
l'immobilité qui n'est que le début de la mort. Dormir,
perdre conscience, plonger dans le noir, mais dès que je
fermais les yeux, une lumière aveuglante s'installait sous
mes paupières. J'apprenais la solitude,sans merci et sans
conflits, une surface polie et lisse qui part de vous et
s'étend jusqu'à l'horizon ;
Je n'osais pas
encore écouter de la musique, j'avais peur qu'elle me sorte
de mon engourdissement et me précipite dans un monde à vif
que je n'aurais pu supporter.
Quant à moi, c'était
en touchant le fond de ce qu'on appelle le désespoir que je
pouvais conserver un certain accord avec moi-même. Si un
chemin restait ouvert, il passait par l'ombre et
l'enlisement.
Pour le trouver, je devais parcourir la voie infernale où ta
mort m'avait placée, ne pas chercher à m'étourdir, ne rien
laisser dans l'obscurité, ne rien fuir et admettre le
malheur comme j'ai accueilli la joie.
Que faire d'une
brosse à dents, d'un rasoir, d'une eau de Cologne, d'un
chandail désormais inutile ? Brûler, garder, donner, jeter
dans la Seine ? Brûler satisfait le sens de l'absolu, garder
répondait à la tentation du moment. Mais allais-je devenir
une femme repliée sur son passé, vouée à un culte stérile :
les lettres qu'on relit, la photo qu'on étreint, les
vêtements qu'on caresse ? Il m'arrivait de vendre un meuble
ou d'en changer un autre de place, mais je laissais un livre
où tu l'avais posé, parce qu'il m'aidait à redessiner dans
l'espace le geste fait, le regard donné, la phrase jetée. Je
tentais d'immobiliser le temps, d'éterniser le fugitif, je
dressais des statues dans le vide. La nuit venue, j'entrais
dans notre lit et j'y restais figée, immobile comme toi,
murée quelque part avec toi, absente de moi-même.
C'est alors que j'ai
commencé à ne plus subir la solitude, mais à me laisser
apprivoiser par elle.
Elle m'est devenue familière, nous nous connaissons bien
maintenant et je sais la regarder dans les yeux. Je parle
d'elle avec des amis qui l'ont toujours tenue pour
naturelle. Pour moi, rien au monde n'est plus beau qu'un
couple et quand j'entends dire qu'aimer c'est perdre sa
liberté et son intégrité, je me demande si nous parlons du
même sentiment.
Tout me faisait mal
cependant, et plus que tout, les regards des couples entre
eux, leur connivence par-dessus la foule, ce clin d'oeil,
comme deux oiseaux qui se rejoignent et prennent leur vol
au-dessus des éclats de voix, de la fumée des cigarettes et
des verres de whisky; [..] Pour moi, les deux oiseaux sont
morts, mais je reste sensible aux autres vols et les décèle
sans erreur.
Tout compte fait, je m'étone qu'ils soient si rares.
Je rêvais , pendant
que tu étais là encore , d'une dernière conversation.
J'aurais voulu que tu me parles de tout, de toi, de nous, du
monde, de ce que tu pensais sur chaque chose, être bercée
par ce que tu aurais dit, chuchoté, répété, m'endormir avec
ta voix, me réveiller avec elle, me nourrir, faire provision
de tes paroles.
Ta tombe était là,
j'avais les yeux dessus, je touchais la terre et sans que
j'y puisse rien, je me mettais à croire que tu allais
arriver, un peu en retard, comme d'habitude,que bientôt je
te sentirais près de moi et qu'ensemble nous regarderions
cette tombe à peine refermée.
J'avais beau me dire que tu étais mort, la méprise
recommençait. Tu ne venais pas, mais tu m'attendais dans la
voiture et un petit espoir fou, que je savais fou, me
prenait.
Mes contradictions
ressurgissaient : te fuir et te rechercher, faire d'un
cimetière notre lieu de rencontre et dire ou croire que
seuls désormais le souvenir et nos enfants te prolongeaient.
En dépit de ma raison, j'allais vers une image de toi que je
savais ne plus exister, la dernière, avant que des hommes en
noir ne t'enferment dans la toile fine et le plomb.
Tout d'un coup je me
sentis raisonnable. Il n'y avait pas de rendez-vous. Il y
avait moi seule devant toi mort, moi devant le vide. Je
pouvais ressusciter ta voix, réentendre nos conversations,
revoir tes gestes, je pouvais aussi inventer le présent,
établir un dialogue imaginaire mais, en vérité, je n'avais
rien à attendre de toi. C'était cela la réalité.
Les mois, les années
passent, les saisons reviennent. Voivi un nouveau printemps.
dans l'air immobile, il m'atteint par rafales. Il me donne
et me retire force et espoir. Subtil ou pesant, il s'insinue
jusque dans la moelle des os. Il suffit d'une parcelle de
printemps mêlée à l'air soudain plus tiède, d'un chant
d'oiseau, d'un bourgeon éclaté sur l'arbre de ma cour, du
bruit de la pluie, d'un éclat de rire entendu par la
fenêtre, pour que tout soit remis en question. Le calme que
je croyais acquis, la sagesse dont j'étais fière, les
résolutions prises, la réalité acceptée, la révolte apaisée,
la peine ouatée, mes beaux chateaux-forts ne sont plus que
sable. L'ouragan est là, il sommeillait, prêt à m'assaillir
au premier ciel tendre, aux premières pousses vertes qui
dessinent un halo fragile autour des arbres.
Je veux me sauver,
non me délivrer de toi.
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