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UN
BALCON EN FORET de Julien Gracq
(La drôle de
guerre : septembre 39 - mai 40)
Pourquoi Julien Gracq ?
C'est un de nos plus
grands écrivains contemporains. Il aura cette année 97 ans ! Il est
peu connu des médias mais son oeuvre est reconnue. Elle est traduite
en plusieurs langues, elle a fait l'objet d'études nombreuses et, bien
que l'auteur ait refusé le Goncourt en 1951 pour "LE RIVAGE DES
SYRTES", il est publié de son vivant dans la "Pléïade".
On dit de lui que c'est
un écrivain géographe, d'abord parce que cet ancien élève de la rue
d'Ulm est agrégé d'histoire-géographie mais également parce qu'il aime
particulièrement les cartes, les descriptions de paysages, les récits
de frontières, les "zones bordières", comme il l'a écrit.
Précisément, l'oeuvre
qui nous intéresse aujourd'hui, "UN BALCON EN FORET" se situe
près de la frontière belge, dans la forêt qui domine la Meuse.
Un balcon en forêt
(José Corti, 1958)
Un film a été réalisé
par Michel Mitrani d'après cet ouvrage.
Il s'agit d'un récit
dans lequel Julien Gracq transpose dans les Ardennes son expérience de
lieutenant d'Infanterie, en Flandre, pendant la Drôle de Guerre. En
effet, Louis Poirier (Julien Gracq est un pseudonyme), alors
professeur à Quimper, a été mobilisé avec des Bretons qui lui ont
inspiré les personnages de ce récit. Il a donc pu restituer
l'atmosphère si particulière de cette période dont on a moins parlé
que des années de la Grande Guerre, de l'Occupation ou des mois de la
Libération. Il a choisi les Ardennes, la zone de l'attaque allemande
pour décrire la vie, pendant huit mois, de quelques-uns des milliers
de soldats qu'on a longtemps considérés comme seuls responsables de la
défaite à l'issue de cette drôle de guerre.
la Drôle de Guerre
Julien Gracq,
géographe, est aussi diplômé de Sciences-Po . Il nous dit qu'il faut
toujours remettre les événements, mais les livres aussi, dans le
contexte de leur époque et rappelle que son inquiétude pendant toutes
les années de montée du nazisme est à l'origine de son roman
géopolitique : "LE RIVAGE DES SYRTES". Il y est question d'un
Etat trop vieux face à la montée insidieuse du danger venant de l'Etat
adverse. La guerre annoncée, celle de 39, bien réelle cette fois, sera
le sujet, non plus d'un roman, mais d'un récit : "UN BALCON EN
FORET" qui nous parle des soldats dont le destin a été déterminé
par des choix politiques et surtout militaires, lourds de
conséquences. Il suffit de citer ceux qui concernent plus précisément
ce texte de Julien Gracq :
- Le Haut Commandement
n'a pas voulu envisager une percée allemande par les Ardennes car,
disait-on : "Seules les grives et les sangliers peuvent passer par les
sentiers des Ardennes". (Hitler y a fait passer des milliers de
blindés en 2 jours)
- La défense de ce
secteur a donc été négligée. Par exemple, il est souvent question dans
le texte de Julien Gracq d'un détail important : Des blockhaus, par
ailleurs trop isolés, n'étaient pas équipés de trémies (protections
blindées des ouvertures). Ils étaient trés vulnérables.
- L'armée n'a pas été
préparée pour lutter contre les attaques rapides et modernes de la
Wehrmacht ( avions + chars), qui ont désorienté les états-majors. Mais
le Maréchal Pétain a expliqué la défaite par "l'esprit de jouissance
des congés payés" qui avait remplacé l'esprit de sacrifice de 1914 .
Or on sait maintenant que beaucoup d'unités, malgré des conditions
difficiles, ont essayé de résister : 3 000 morts français chaque jour
de mai 40, autant que les jours les plus meurtriers de Verdun.
Pourtant, le moral des soldats avait été mis à rude épreuve pendant
l'hiver ( - 27° dans les Ardennes).
- Les autorités n'ont
pas su expliquer cette guerre qui ne ressemblait pas à celle de 14-18,
alors que de l'autre côté, Goebbels utilisait la radio avec beaucoup
d'efficacité pour mobiliser son peuple et démoraliser les Français
(par exemple les émissions du "traître de Stuttgart" qu'écoutent les
hommes du balcon en forêt).
- Il y avait aussi des
inégalités insupportables parmi les mobilisés, et surtout la longue
attente de huit mois, inexplicable pour le soldat maintenu loin de
chez lui. Cette attente à la frontière est peut-être le thème
principal du récit.
Le récit
Les personnages
: C'est d'abord l'aspirant Grange qui ressemble beaucoup à Julien
Gracq . Mais, à la différence de l'auteur, il ne se rend pas compte
qu'il se trouve pris dans un évènement stratégique capital. Il a sous
ses ordres le caporal Olivon de St-Nazaire, le soldat Hervouët, un
braconnier de la Brière et Gourcuff, un journalier breton (Villeret
dans le film).
Le lieu de cette
attente : C'est
l'immense forêt mythique des Ardennes et plus précisément un
avant-poste isolé à 12 km au nord de Monthermé (Moriarmé dans le
récit). Il s'agit de la maison-forte des Hautes Falizes (transposition
des Hauts-Buttés), un blockhaus surmonté d'une sorte de chalet
d'alpage où vont vivre quatre soldats. C'est un espace à la fois réel
et romanesque, image de la drôle de guerre et du récit lui-même, en 3
parties : le premier étage, l'espace de la paix, le rez-de-chaussée
fortifié, celui de la guerre, et, au sous-sol, celui d'une fuite
possible par un boyau couvert.
1- L'espace de la
paix :
Les quatre hommes vont
s'aménager une vie campagnarde dans ce poste isolé et, tout de suite,
Grange aime cette "maison de mère-grand, perdue dans la forêt" : "Le
vent, la pluie, les menus soucis ménagers, l'humeur du moment
l'agitaient beaucoup plus que les circulaires d'état-major dont l'écho
venait mourir sur ces lisières somnolentes... "
Parfois, le dimanche, à
Moriarmé, leur capitaine parle avec lucidité de la castrophe qui va
venir, mais pour Grange, la guerre semble lointaine, irréelle.
Un jour, sous
l'averse,le jeune aspirant rencontre une jeune veuve, Mona, une "fille
de la pluie", dit-il, insouciante et gaie : une relation amoureuse qui
durera jusqu'en mai. Elle habite aux Falizes, à 2 km.
Puis vient l'hiver, la
neige : la maison-forte est coupée de la vallée ,la garnison se
rapproche des Falizes. Hervouët et Olivon eux aussi trouvent là une
vie amoureuse et presque domestique.
Mais avec le dégel, la
guerre en Norvège puis le beau temps... les rumeurs se précisent. Mona,
comme beaucoup d'habitants déjà, quitte le village.
Enfin, le matin du 10
mai, les hommes de la maison-forte apprennent que les armées du Reich
sont entrées en Belgique. Dans la journée ils regardent passer les
blindés français qui montent en ligne et ils attendent... Le
lendemain, une dernière camionnette est montée de la vallée. Le
chauffeur leur a donné quelques nouvelles de la situation. Une petite
phrase à l'arrière-goût de poison résonnait dans la tête de Grange :
"Ici vous ne voyez pas passer les blessés de la cavalerie".
Le matin
suivant, sur la route, les blindés battaient en retraite.
2- L'espace de la
guerre - Le blockhaus :
Les quatre soldats
descendent à leur poste de tir. Ils se sentent entourés par la guerre
mais bizarrement épargnés dans leur coin de forêt.
Grange va rester dans
l'attente d'un ordre qui ne vient pas. Il entend une suite
d'explosions à l'arrière : les ponts sur la Meuse qui sautent. "Je
suis peut-être de l'autre côté... " se dit-il.
La situation semble
absurde. Finalement, ils ne tireront qu'un seul coup de canon sur une
camionnette chargée de livrets militaires et dans cette guerre, ils
n'auront détruit que du papier !
Plus tard, un obus
allemand bien ajusté dans l'embrasure sans protection tue Hervouët et
Olivon.
3- La fuite - Le
souterrain :
Grange, lui-même
blessé, pousse Gourcuff dans le boyau de secours pour gagner les
sous-bois... Puis il se traîne seul jusqu'à la maison désertée de Mona
où il s'allonge en essayant de rassembler quelques idées sur cette
guerre et sur lui-même.
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"UN BALCON EN FORET"
est un récit à la fois réaliste et poétique.
Il s'agissait
aujourd'hui d'une lecture plutôt historique. Elle laisse de côté
l'aspect littéraire, l'héritage du surréalisme, l'écriture de Julien
Gracq avec la description des paysages qui est création poétique par
la richesse et la précision du langage.
M.
Leclerc
Février 2007
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Julien Gracq, Un balcon en forêt
Corti, 1958 (Internet)
1939, ce sont les premiers mois de ce que l’on appellera la
drôle de guerre. Période de suspens, d’attente particulièrement
dans les Ardennes où l’aspirant Grange a pour mission d’arrêter les
blindés allemands si une attaque se produisait. A la fois île déserte
et avant-poste sur le front de la Meuse où montent des signes
inquiétants.
Un souvenir de l’auteur dans Carnets du grand chemin :
Lorsque nous partîmes en mai 1940 pour la Hollande — une des
pièces maîtresses dans la stratégie du général Gamelin — nous
débarquâmes du train le 13 dans le soir avancé à proximité de St-Nicolas d’Anvers et nous passâmes le reste de la nuit sur l’herbe
du bas-côté de la route. Le matin fut radieux. Nous marchions par une
petite route de terre vers le bourg de Sinai ; la luxuriance de la
campagne flamande m’éblouissait : après les resserres à fumier de la
Lorraine, les tourbières de la Canche et de l’Authie, on allait enfin
cantonner dans le pays de Cocagne. Le bourg était si récuré, si net,
qu’il paraissait vernissé; il m’échut une chambre fraîchement
lessivée, à carreau et édredon rouge: j’étais si fatigué que je me
coulai séance tenante entre les draps. Mais je n’y trouvai pas le
sommeil. Par intervalles espacés, maintenant que le remue-ménage de
l’installation s’était tu, le bruit du canon, tellement inattendu pour
nous si loin de la frontière, éveillait le silence de cette chambre de
béguinage. La joue collée voluptueusement à l’oreiller, aussi frais
qu’un oreiller proustien, je tentai un moment de croire à quelque
combat naval en mer du Nord, mais un planton me tira incontinent du
lit. On partait, en catastrophe, abandonnant dans le village à la
garde d’un sergent nos cantines et tout notre convoi de voitures. En
quelques minutes, I’atmosphère avait changé: l’urgence, l’incohérence
de cette fête en avant, le décombre de nos bagages sur les bas-côtés,
où déjà s’attroupaient des Flamands goguenards, tout avait soudain une
odeur de désastre. C’était le moment tout juste où les Allemands
passaient la Meuse à Sedan.
St-Nicolas d’Anvers, tous feux éteints, grouillait de troupes
emmêlées, silencieuses dans le noir; la rue principale n’était qu’un
long embarras de voitures. Nous apprîmes qu’Anvers était déjà sous les
obus, et qu’on minait en hâte le tunnel routier de l’Escaut. Mais, au
lieu de suivre le chemin de la grande ville vers laquelle le feu
aurait dû nous aspirer, nous prîmes droit au nord, et bientôt nous
fîmes route dans le désert d’une campagne qui semblait inhabitée, tant
elle était sourde et muette. A droite, nous longions des bois de pins
très sombres qui devaient être les dernières avancées de la Campine. A
gauche, la route, qui bientôt devint digue, dominait un pays bas où
l’œil ne saisissait aucune ligne, aucun objet discernable, mais d’où
montait une faible haleine mouillée qui parlait de la mer. La solitude
brusque, le silence sans fond faisaient penser aux changements à vue
du rêve, où une porte qu’on pousse se change en tapis volant, donne
instantanément sur un autre climat, une autre contrée, une autre
époque. La troupe déjà harassée (c’était notre première marche depuis
des mois) cheminait sans souffler mot ; aux haltes, les hommes
tombaient sur le dos, entraînés par le poids du sac. La fatigue,
I’insomnie rendaient irréelle la contrée inconnue où nous pénétrions:
ni villages, ni maisons au long de notre route, rien que ce goût de
mouillure d’une étendue liquide invisible, ce silence qui semblait
émerger d’un en deçà des temps. Un moment, nous marchâmes vers un
point de l’étendue noire où, à intervalles espacés, s’allumait une
lueur masquée; le sillage d’un fracas théâtral enjambait la voûte de
la nuit pendant de longues secondes, s’éteignait, puis un point rouge
à peine perceptible se rallumait sans aucun bruit à l’horizon: cette
balistique alanguie et abstraite fonctionnant au cœur des ténèbres ne
s’accordait guère pour mon inexpérience avec l’idée d’un tir
d’artillerie lourde. Nous passâmes à l’aplomb de la voûte de vacarme.
Puis nous laissâmes dériver peu à peu la source lumineuse
intermittente sur notre arrière comme un bateau-feu, et de nouveau ce
fut le silence noir: la nuit ressemblait à une traversée de la mer.
Comme se levait à peine le petit matin gris, nous arrivâmes à un
bourg, presque une villette même, avec sa grand’place pavée, mais une
villette naine aux maisons de poupée, aux portes qui semblaient ne
livrer passage que de profil : Kieldrecht. On s’attendait presque à en
voir sortir les magots naïfs et mécaniques, à sabots vernis et pipes
de porcelaine, qui peuplent un des contes d’Edgar Poe : c’était le
bourg de Vondervotteimitis — mais il était trop tôt encore pour
les santons indigènes; il n’y avait âme qui vive dans les rues.
Là-dessus le bataillon se disloqua et les sections voguèrent chacune
vers leur emplacement de combat, au travers d’une sorte d’Eden
pastoral dont le souvenir enchanté peuple encore les pages de La
Sieste en Flandre hollandaise. Nous fîmes encore sept à huit
kilomètres, en file indienne sur la crête des digues gazonnées; enfin
mon guide (nous n’avions pas de cartes des Pays-Bas) me désigna le
polder dont j’avais à assurer la défense avec mes vingt-cinq hommes
contre des "engins mécaniques amphibies susceptibles de traverser
l’Escaut": une immense pelouse d’un bon kilomètre carré, cernée de ses
peupliers comme la cuve d’un stade de sa haie d’oriflammes, et
paisiblement habitée de ruminants déjà à l’ouvrage. On n’entendait pas
d’autre bruit, dans ce séduisant bout-du-monde, que le meuglement des
vaches laitières et le froissement de la petite brise de mer dans les
peupliers: désorienté par ce champ de bataille bucolique, mais un peu
dépeuplé, car je n’avais de voisins qu’à un bon kilomètre, j’adressai
quelques mots d’encouragement à mes hommes et je les assurai que sur
la crête des digues nous n’avions rien à craindre des chars (sic).
Mais ils ne semblaient guère en souci des chars, ou plutôt ils
dormaient déjà debout: trois minutes plus tard, toute la section
ronflait vautrée dans l’herbe juteuse: des chars amphibies fantômes,
nul ne vit jamais trace. Ce déraillement onirique, qui nous rejetait
d’un seul déclic hors du sentier de la guerre au moment même du
"baptême du feu", cette marche fourvoyée à travers des champs
d’asphodèles dont l’Histoire n’était plus que le songe insignifiant
sont restés dans mon esprit comme un trip virgilien dont je
demeurai longtemps drogué : perque domos ditis vacuas et inania
regna (à travers les demeures vides et le royaume désert de Pluton).
Dans la solitude du Balcon en forêt, un chemin s’offre à
Grange comme un appel obsédant (...) suspendu sur une
absence sans fond. Vide de la perspective, qui bouleverse les
perceptions ; où la réalité perd son attache, s’abîm(e), sourd(e)
et aveugle. Chaque chose se fait signe et stupeur : calme
absolu, silence, froid (...), une sorte de promesse comme un
œil entrouvert, une fenêtre toute seule en face d’une route par où
quelque chose doit arriver.
Étrangement, par un tour doucement tragique, c’est "la guerre",
qui, deus ex machina, aura donné à l’aspirant le temps et la forêt,
c’est-à-dire la chance de vivre au plus près de la genèse.
Hélène Cixous, Le sens de la forêt, Qui vive ?, autour
de Julien Gracq, p.49
EXTRAIT
Ce fut vers la fin de décembre
que la première neige tomba sur l’Ardenne. Quand Grange se réveilla,
un jour blanc et sans âge qui suintait de la terre cotonnait sur le
plafond l’ombre des croisées ; mais sa première impression fut moins
celle de l’éclairage insolite que d’un suspens anormal du temps : il
crut d’abord que son réveil s’était arrêté ; la chambre, la maison
entière semblaient planer sur une longue glissade de silence – un
silence douillet et sapide de cloître, qui ne s’arrêtait plus Il se
leva, vit par la fenêtre la forêt blanche à perte de vue, et se
recoucha dans la chambre quiète avec un contentement qui lui faisait
cligner les yeux. Le silence respirait autour de lui plus subtil sous
cette lumière luxueuse. Le temps faisait halte : pour les habitants du
Toit, cette neige un peu fée qui allait fermer les routes ouvrait le
temps des grandes vacances. (p.104)
Ils fumèrent un moment en silence. Il faisait bon. La nuée se
dissipait; un ou deux coups de tonnerre roulèrent faiblement derrière
l’horizon de la Belgique, avec le grondement pacifié d’une queue
d’orage. La lune s’était dégagée : au fond de la trouée des arbres, la
pente de la clairière se givrait d’une lumière froide, minérale, toute
ocellée par l’ombre d’encre des jeunes sapins assis sur l’herbe.
Jamais Grange n’avait eu comme ce soir le sentiment d’habiter une
forêt perdue: toute l’immensité de l’Ardenne respirait dans cette
clairière de fantômes, comme le cœur d’une forêt magique palpite
autour de sa fontaine. Ce vide de la futaie, cette garde sommeillante
le troublaient. Il songeait au mot bizarre qui était venu à Hervouët :
" On n’est pas soutenus ". Ce qu’on avait laissé derrière soi, ce
qu’on était censé défendre, n’importait plus très réellement; le lien
était coupé; dans cette obscurité pleine de pressentiments les
raisons d’être avaient perdu leurs dents. Pour la première fois
peut-être, se disait Grange, me voici mobilisé dans une armée rêveuse.
Je rêve ici — nous rêvons tous — mais de quoi ? Tout, autour de lui,
était trouble et vacillement, prise incertaine; on eût dit que le
monde tissé par les hommes se défaisait maille à maille: il ne restait
qu’une attente pure, aveugle, où la nuit d’étoiles, les bois perdus,
l’énorme vague nocturne qui se gonflait et montait derrière l’horizon
vous dépouillaient brutalement, comme le déferlement des vagues
derrière la dune donne soudain l’envie d’être nu.
PRESSE
On nous a changé notre Gracq du Rivage des Syrtes.
L’Express
La critique est un gros chat : pas méchant, mais un peu bougon,
le chat déteste être troublé dans ses habitudes. S’il dort dans le
fauteuil à gauche de la cheminée, ne le dérangez pas, asseyez-vous à
droite. De même, la critique préfère qu’un auteur ne s’écarte pas trop
du chemin qu’il s’est tracé. Le Château d’Argol, Le Rivage des Syrtes
étaient des romans poétiques quelque peu surréalistes dans
l’expression. Le Roi pêcheur était une pièce symbolique ; qu’est-ce
donc maintenant que ce Balcon en forêt où l’on nous raconte la vie de
l’aspirant Grange dans les Ardennes durant le long hiver de la drôle
de guerre et où la brève tragédie de l’offensive allemande forme le
dénouement ?
Jean Mistler, L’Aurore, 7 octobre 1958
Grâce à Julien Gracq, grâce à cette optique extra-ordinaire d’un
surréaliste sur la marche ardennaise, l’on n’est pas près d’oublier
"le vaste horizon de mer des forêts de Belgique" qui déroulent leurs
vagues vers Bouillon, Florenville, Marche et Spa. Vrai, si "Un balcon
en forêt" s’achève sur du nihilisme, sur une sorte de désespoir
tranquille, nous garderons plutôt, pour notre part, dans nos yeux et
dans nos âmes toute l’immensité de l’Ardenne qui respire "dans cette
clairière de fantômes comme le cœur d’une forêt magique palpite autour
de sa fontaine", toute cette forêt, oui, "plus ouverte que les rêves
de la nuit"...
Le Courrier
Si j’ai des objections à y présenter (…) elles portent sur le
sujet, et une certaine ambiguïté d’intentions. Julien Gracq nous
renvoie à dix-huit ans en arrière, ce qui est un recul trop lointain
ou trop proche. Les mois hideux de la "drôle de guerre", où s’alanguit
l’instinct guerrier de nos armées, dans l’attente et dans l’inaction.
Ce roman tient presque du pamphlet.
Robert Kemp, Les Nouvelles Littéraires, 25
septembre 1958
Car ce qui emporte d’un pas sûr et lent, ce beau livre verdoyant,
c’est le rythme même des saisons sylvestres, c’est l’accumulation
subtile de petits détails exacts, de notations précises sur la vie
naturelle, les arbres, les journées en forêt. Les Robinsons de la
ligne Maginot perdus dans la belle nature et leur mauvais rêve,
attendent, avec une sorte de délicieuse et trouble angoisse ce qui va
les arracher à l’une et à l’autre.
Claude Roy, Libération, 26 novembre.
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