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Présentation, par Mme Blangille...
Ce livre a obtenu le prix "Livre Inter", en 1998.
Je l'avais "dévoré"
cette année-là.
L'ayant relu pour le présenter, je l'ai plus encore apprécié, pour son
originalité quant à la forme, sa richesse sur le plan humain et
documentaire quant au fonds.
Ecrit par un
médecin à partir de la pratique de son art et de sa vie de tous les
jours, il pose, souvent avec humour, toujours avec humanité, les
questions éternelles sur la vie et la mort, la souffrance et la douleur,
la contraception et l'IVG, la fin de la vie, le rôle des médecins et de
la médecine. Questions vues sous l'angle de la société d'aujourd'hui,
avec en toile de fonds le serment d'Hippocrate.
Ce médecin n'est
pas tout à fait comme les autres. Il a la vocation; il soigne les gens
et non la maladie; il veut, non seulement soulager, mais aussi aider,
écouter ses malades. Il est le miroir de la douleur de ses patients, de
leur histoire, de leurs secrets et de leur intimité. Il cultive la
compassion et la faculté de se mettre à leur place.
On aimerait avoir
l'adresse de ce médecin, l'avoir comme "médecin de famille", comme on
disait autrefois. "On voudrait le consulter pour qu'il nous sauve, nous
guérisse de toutes nos larmes " (Marie Claire - rubrique "Le livre du
mois").
On aimerait dire à
notre médecin de lire ce roman et d'en prendre de la graine... Même si
chacun de nous en connaît (ou en a connu) un de la même trempe.
Mais est-ce
possible d'être ce médecin de nos jours ? La société actuelle, les
contraintes et les pressions exercées sur les particuliers leur
laissent-elles le choix?
Eux seuls pourraient en répondre...
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La maladie
de Sachs
P.O.L, 1998 ; J’ai Lu, 1999, Folio 2005
Dans la salle
d’attente du Docteur Bruno Sachs, les patients souffrent en silence.
Dans le cabinet du Docteur Sachs, les plaintes se dévident, les
douleurs se répandent.
Sur des feuilles et des cahiers, Bruno Sachs déverse le trop-plaint
de ceux qu’il soigne.
Mais qui soigne la maladie de Sachs ?
Etant entendu
que la maladie de Sachs c’est, très certainement, additionnées à
longueur d’année, celles de ses patients, parents, amis. Personne,
bien sûr, ne peut soigner ça. Alors Martin Winckler, qui connaît la
question de très près, va tenter cette gageure d’une description qui
serait aussi une proposition de thérapie. Décrire tout à la fois le
quotidien des patients et celui du médecin, dans le même mouvement,
au même rythme, comprendre celui qui soigne comme lui-même comprend
ses malades au point de vivre leurs souffrances réelles ou
imaginaires - mais il n’est pas de souffrances imaginaires.
Ce roman est
un étrange objet littéraire : indéniablement roman, avec toutes les
ressources du genre, tous les registres, jusqu’au quasi policier,
c’est aussi un document sur l’état de la médecine en France
aujourd’hui, du côté du médecin comme de celui de ses malades et
aussi une réflexion, un pamphlet, un portrait, une comédie humaine
riche et contrastée.
Le procédé
narratif, très simple, est d’une grande efficacité : le héros du
livre, le docteur Sachs, nous est décrit par ses clients, ses amis,
ses proches - de sa femme de ménage à ses collègues -, ses parents.
De lui, directement, nous n’aurons que de rares documents rédigés
dans sa jeunesse, par exemple, ou arrachés à ses carnets, par
lesquels il essaie d’exister indépendamment du regard que l’on porte
sur lui.
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Une lecture de
"La Maladie de Sachs"
par Marc Lapprand et des
étudiants de l’université de Victoria (Colombie Britannique)
Marc Lapprand
enseigne la littérature française à l’université de Victoria
(Colombie Britannique). Il m’a déjà fait l’amitié de m’inviter, l’an
dernier, à rencontrer ses étudiants autour d’un colloque sur
médecine et littérature. Cette année, il a mis La
Maladie de Sachs à son programme. Voici le résumé de ce que ses
étudiants et lui ont échangé. Je les remercie chaleureusement de le
partager avec nous.
M. W.
NOTES DE COURS
SUR LA MALADIE DE SACHS (avril 2005) par Marc Lapprand
Université de Victoria (Colombie-Britannique, Canada).
FREN462C. Thème : Le roman français de la seconde moitié du 20e
siècle.
Ayant pour la première fois au programme :
La Maladie de Sachs,
de Martin Winckler (P.O.L.,1998 ; « J’ai lu », 1999), j’aimerais ici
relater brièvement cette expérience d’enseignement en évoquant la
réception particulière que ce livre a suscitée dans ma classe de 35
étudiants de 4e année.
Jamais un roman n’avait tant touché que celui-ci. Pourquoi ?
TECHNIQUES NARRATIVES :
Le roman accorde
presque toute l’énonciation aux patients, aux voisins, aux
collègues, à la secrétaire et à la mère de Bruno Sachs, le médecin
de Play, bref son entourage au complet. Mais ce cercle se referme
peu à peu, notamment à partir du moment où il tombe amoureux de
Pauline Kasser, qu’il a rencontrée en pratiquant sur elle une IVG.
Le fait qu’elle soit rédactrice n’est pas un hasard :
« Rédactrice. C’est un beau métier... » (p.
146), lui rétorque le docteur, en surprenant son interlocutrice un
tant soit peu.
Prodiguer des
soins, c’est savoir écouter ses patients, tenter de comprendre leur
problème sans que leur résolution passe systématiquement par de
longues prescriptions. Soigner, c’est surtout atténuer leur
souffrance, guérir leur affliction, leur rendre éventuellement la
mort plus humaine.
Bruno Sachs est
souvent en proie à de violentes colères contre le potentat exercé
indûment par (certains de) ses maîtres, et aussi l’injustice visible
de gens abusant de leur pouvoir : le cas le plus emblématique est
peut-être celui d’Annie que la mère étouffe littéralement à force de
vouloir tout contrôler dans sa vie (« Le secret [version dure] »,
pp. 485-502).
Le livre
s’articule autour de deux axes : le premier concerne les rapports
que tente d’établir le médecin entre son activité médicale et
l’écriture, le second illustre l’opposition entre le savoir médical,
qui relève du docteur, et la pratique médicale, qui fait intervenir
le soignant.
Cette dernière
question se fait plus vive vers la fin du livre, et culmine dans le
court passage intitulé « Nous sommes tous des
médecins nazis ! » (pp. 549-552). Médecin / soignant. Bruno
Sachs se place résolument du côté des soignants, au point de se
surmener. Il ne commencera à songer à lui-même (son apparence, ses
goûts, ses préférences, ses loisirs) que lorsque Pauline se
rapprochera de lui en l’invitant à se dévoiler à elle.
NARRATIONS CONCENTRIQUES :
Les narrations forment
autant de miroirs dans lesquels le docteur Sachs se reflète sans
jamais vraiment se voir. Le « tu », c’est Sachs, et chaque narrateur
est identifié en tête de chapitre. Ce dispositif ingénieux met le
lecteur dans la psychologie de chaque personnage ayant affaire à
Bruno Sachs. Le lecteur a même une place privilégiée puisqu’il est
dans le roman, en train de lire ce livre, dans tous les chapitres
intitulés « Dans la salle d’attente ».
Mais le cercle de ces narrations se referme. Petit à petit, le lecteur
aura droit à des incursions dans les carnets du docteur Sachs, ses notes
et ses pensées, et petit à petit se démasquera cette fameuse maladie que
lui colle le titre du livre sans jamais la définir tout à fait.
La focalisation va se concentrer sur ce jeune médecin de campagne,
solitaire et taciturne, uniquement préoccupé par sa fonction de soignant.
C’est donc sa perspective à lui qui progressivement va prendre le dessus.
C’est au moment où il commence à se découvrir des besoins propres
(reconnaissance, affection, tendresse, amitié, amour) qu’il décide de se
faire remplacer de manière régulière (par son ami le docteur Edmond
Bouadjio).
Dès lors, il reconnaît plusieurs symptômes de sa « maladie » : s’occuper
des autres constamment au point de se négliger, et consacrer toutes ses
forces vives aux soins de santé de tout le monde en s’oubliant. Ces
narrations qui entourent le docteur Sachs en l’emprisonnant dans sa propre
névrose, je les appellerai provisoirement des « narrations
concentriques ».
LA _______________ SSION :
Lors d’une discussion [téléphonique] avec son ami Diego, celui-ci lui
demande quel est le « pire piège », dans le métier de médecin (p. 249). Or
un bruit de pas dans l’escalier couvre la première partie du mot que
prononce Bruno Sachs : la __________ssion.
Contrairement à ce qu’on pourrait logiquement croire, le terme ellipsé
n’est pas « la compassion », mais plutôt « la transgression » : Bruno
Sachs se rend compte mieux que personne qu’il vient de se laisser aller à
ce qu’un médecin ne devrait jamais faire : lier une relation intime avec
un(e) patient(e).
Car il est devenu amoureux d’une de ses patientes, à son corps défendant
évidemment. Dans mon cours, cette hypothèse a été judicieusement avancée
par un auditeur libre, médecin à la retraite. Hypothèse confirmée par
Martin Winckler lui-même.
RÉCEPTION DU ROMAN :
Jamais dans ma carrière de prof un roman n’a suscité autant de réactions
spontanées dans lesquelles transparaissent chez les étudiants le sentiment
réel de se sentir personnellement impliqué par un ouvrage étudié en cours.
Par exemple, des lectrices se reconnaissent en partie dans au moins une
des patientes, ou peuvent établir des rapprochements avec des personnes
connues, des lecteurs ont des témoignages à offrir qui ressemblent
étrangement à des situations décrites dans le livre.
Non seulement le livre a lancé des débats animés sur la pratique médicale
en général et un certain idéal de la médecine en particulier, il a de plus
rapidement dépassé les murs de la classe : certains étudiants disent le
lire à leurs amis (anglophones) en le traduisant au fur et à mesure,
d’autres proclament que tous les étudiants de médecine devraient le lire.
La plupart avouent n’avoir jamais été touché à ce point par un roman au
programme d’un cours de littérature française. En lisant, on rit, on
pleure, on s’interroge, on s’en parle, on y croit, mais surtout, on veut
le faire partager. Ce livre nous met face à la maladie, les soins, le
traitement, la mort.
Ce livre insiste sur l’importance de l’écoute du médecin. Même si on n’est
pas malade, il arrive qu’on souffre. Personne n’est resté indifférent à ce
roman car tout le monde fréquente un ou plusieurs médecins, et peut
comparer ce qui se passe dans le livre à sa propre expérience. Des
témoignages ont surgi sans qu’on les sollicite, parfois de nature très
personnelle.
S’il existe d’un côté les médecins et de l’autre les soignants (au risque
de faire une caricature), ne peut-on pas étendre cette distinction au
domaine de l’éducation ? D’un côté les professeurs, chercheurs et doctes
de la faculté, et de l’autre les enseignants, en situation d’échange avec
leurs étudiants en leur servant de guide et d’oreille bienveillante.
En présentant ce livre à ma classe, je me suis totalement senti en
position d’enseignant. La pratique de mon métier en a été d’autant plus
stimulante et gratifiante. Rarement au cours de mes quelque vingt années
d’enseignement je n’ai ressenti un tel plaisir à travailler un texte avec
mes étudiants. C’est cette expérience, modeste et chaleureuse, que je
voulais partager avec vous. Si vous êtes enseignant(e) vous-même, je vous
le recommande fortement, vous n’allez pas vous ennuyer !
Marc Lapprand et sa classe entière
lapprand@uvic.ca
Le site du Département de
Français de l’université de Victoria
La Maladie de Sachs,
jusqu’ici disponible chez "J’ai Lu", est réédité dans la collection Folio
(Gallimard) depuis juin 2005.
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